Caramel
20 mars, 2008
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“A mon Beyrouth”
Ainsi se termine le premier film de la réalisatrice libanaise, Nadine Labaki: par un hommage, par un avertissement. Car ici, point de belles caisses au volant desquelles s’exhibent Roméos bling bling ou Juliettes écervelées. Ici, point de femmes en tchador, toutes émoustillées devant le turban so sexy de Nasrallah ( tawil 3omrak ya siyyed!), ou de barbus crachant à la face de l’Occident (yirkhib baytak ya Geourge!). Caramel n’est pas un film politique, jetez donc aux ordures vos diatribes acides et autres préjugés confessionnels ou politiques, et suivez ces deux recommandations:
Conseil Premier: Pour nos chers adeptes de grandes analyses des troubles socio-éco-politico-religieux du Liban, ou pour les fanas du complot sioniste fomenté pour donner le Sud-Liban aux palestiniens…De grâce Fermez là! Oubliez vos froides théories et laissez vous pénétrer par chacun des visages, chacune des âmes, chacune des histoires de ce film! Ne cherchez pas, non plus, à compter le nombre de croix et de corans pendus au cou des protagonistes, ni à faire jouir vos neurones, exultés par la non-conformité du film au pacte de 1943. Laissez plutôt vos sens savourer librement certains instants de pure délectation, qui pourraient aérer vos méninges polluées!
Conseil Second: Pour les inconditionnels des clichés beyrouthins d’opulence et de désinvolture. Pour ceux qui ne voient le Liban que comme une jolie boule de verre pour touristes, dans laquelle la fête , le champagne et le fric se distillent dans une nauséeuse et superficielle atmosphère: Pitié, Abstenez vous! Vous pourriez être déçus et vous vous risqueriez à formuler des conclusions aussi stupides, pathétiques et dangereuses pour ma santé mentale, que la suivante: ” Ce film est nul, en plus ce salon de beauté est affreux; Beyrouth, c’est le luxe, les belles filles et les belles voitures, ce film ne correspond pas à la nouvelle réalité du pays”. (Je tiens cependant à rassurer mes lecteurs désoeuvrés et proche du suicide intellectuel. De tout ce qui m’ait été donné d’entendre dans ma vie, cet argument, d’une logique tellement implacable qu’elle ramènerait Aristote du royaume des morts, était proche du pire.)
Caramel est un concentré doux-amer des tranches de vie de six femmes libanaises. Il y a tout d’abord Layal (Nadine Labaki), la patronne de l’institut. Layal aime un homme marié et elle s’y accroche dans l’illusion rassurante qu’il quittera sa femme. Nisrine doit se marier mais elle n’est plus vierge. Rima voit grandir des désirs coupables pour une mystérieuse cliente, aux yeux de braises et à la longue chevelure soyeuse. Rose vieille fille pieuse, s’est sacrifié toute sa vie pour prendre soin de sa soeur Lili, rendue démente suite à un chagrin d’amour. Enfin, Jamal, quadragénaire excentrique, abonnée à la chirurgie esthétique, refuse de vieillir. Toutes se croisent dans le salon de beauté “Si Belle”, au sein d’un quartier populaire de Beyrouth. Ce salon est un refuge, un espace de liberté où se délient les langues et tombent les masques. On y découvre, derrière les bracelets clinquants, les yeux sertis de Khôl et les brushings audacieux, des femmes tiraillées entre traditions et désirs d’émancipation. Dans un pays où leur valeur n’est estimée que par les regards qu’elles attisent ou les exigences auxquelles elles se plient, chaque manquement au “code de conduite de la parfaite libanaise” est un enjeu à la fois comique et pathétique.
Dans ce microcosme en constante effervescence, d’où émanent les vapeurs alléchantes du sukkar frémissant sur la poêle, se joue la tragi-comédie de la condition féminine libanaise. Les babils incessants de petites vieilles coquettes, alliés à une mélodie narrative rythment cette opérette où chaque farce s’échauffe, s’étire et torture les protagonistes. Aimer un homme marié, perdre sa virginité, désirer une femme, rester vieille fille, vieillir… Toutes ces phobies et clichés de la libanaise malheureuse, s’entrelacent et tissent un lien de solidarité, discret,complice, mais fort, entre ces héroïnes un brin frivole, qui essayent d’exister dans un univers d’hommes. Dans cette société rendue schizophrène par les années de guerre et l’évolution des moeurs, les règles du jeu sont encore écrites par les hommes avec la complicité coupable des mères. Pour ces hystériques, expertes du marc de café providentiel, une vie heureuse ne peut se concevoir qu’avec mari, enfants, maison…Une vraie fresque pétainiste, où les vielles filles comme Lili, qui n’ont pu oublier leur grand amour, deviennent forcément folles, se posant ainsi en faire-valoir pour toutes ces bourgeoises malheureuses mais mariées. Les femmes libres restent des monstres de foire, des exemples à ne surtout pas suivre, et pour ces passionnées, la liberté se paye au prix de la folie!
Au tour des hommes maintenant…La réalisatrice les présente tous comme attachants: du livreur amoureux au gendarme fleur bleue, épris de la belle Layal. Tous sont également pris dans un étau, écrasés par leur famille, le poids des traditions qu’ils se doivent de transmettre et ces femmes intimidantes et fortes. Ces femmes qui ont une rage de vivre et de se libérer du joug de leurs pères et de leurs maris. Les hommes dans ce film, loin d’être des bourreaux, sont des enfants perdus. La réalisatrice consent implicitement,par le portrait qu’elle dresse de ces mâles de pacotille, qu’il est difficile d’être un homme au Liban. Nadine Labaki a eu l’intelligence de ne pas user d’un manichéisme réducteur, de ne pas accabler ce film de relents féministes qui auraient ternis la finesse du message.
Au delà des messages et de la portée sociale de ce film, il y a le souvenir et les émotions qu’il titille en chacun de nous. En magicienne, la réalisatrice fait remonter à la surface des images, des odeurs des sons de l’enfance qu’on croyait avoir oubliés. Ce film a été pour moi la madeleine de Proust, d’un coup je revoyai ma mère assise sur le canapé pendant que Leyla Sukkar étalait sur sa jambe la pâte dorée du caramel, qui nous faisait baver d’envie. Je revoyai mes tantes, autour d’une table, scrutant le fond d’une tasse de café et contant à ma soeur, qui ne devait guère avoir plus de dix ans, qu’elle trouverait un très gentil fiancé. Je pu réentendre très distinctement le soufflement des séchoirs mêlé aux caqueteries interminables des femmes se faisant faire un brushing par Asmaan, la perle en la matière…Remontèrent aussi des souvenirs plus tristes, d’amies, de cousines, ou de belles inconnues, en pleurs car leurs parents venaient de découvrir une liaison secrète. Furieuses, quand dans tout Dakar se propageait l’infâme et répugnant sobriquet de “putes”, “lesbos” ou “filles faciles” car elles s’étaient risquées à tenir en public, la main de l’ homme ou de la femme qu’elles aimaient. Je me souvins aussi, que je les couvrais très souvent lors de leur premier rendez-vous, au cinéma ou à la plage. Mais ce dont je me souvins le plus c’est de leur rire. Ce rire libérateur, brisant leurs saintes apparences une fois l’interdit franchi. Ce rire, comme un grand soufflet à leurs parent, à cette satanée société qui les oppressait, à toutes ces garces médisantes qui ne savaient pas apprécier les fruits de leur jeunesse. Ce rire complice, entre elles et moi, comme un instant volé, un secret jalousement enfoui dans un jardin éloigné. Bien à l’abri de toute convenance…
Même si je critique trop souvent la légèreté, l’hypocrisie et le vide qui habitent nos jolies libanaises, je tiens aujourd’hui à leur rendre hommage:
« Femmes de mon pays,
Une même lumière durcit vos corps,
Une même ombre les repose;
Doucement élégiaques en vos métamorphoses.
Une même souffrance gerce vos lèvres
Et vos yeux sont sertis par un unique orfèvre.
Vous,
Qui rassurez la montagne,
Qui faites croire à l’homme qu’il est homme,
A la cendre qu’elle est fertile
Au paysage qu’il est immuable
Femmes de mon pays,
Vous, qui dans le chaos retrouvez le durable. »
Nadia Tueni, 20 Poèmes pour un amour.
20 mars, 2008 à 10:25
Bravo, brillante et émouvante critique, j’en ai la chair de poule… A vrai dire j’ai même préféré ta critique au film, qui lui m’a ( pardon!) un peu déçue. Mais peut être l’apprécierais je autrement si je le revoyais avec ton analyse en arrière plan…
21 mars, 2008 à 10:37
Je connais du monde qui a été déçu par ce film également. Mais jusqu’à ce jour et comme je le mentionne dans l’article, les arguments annoncés ont toujours été pour moi irrecevables. Certains l’ont vraiment détesté parce que le salon était “affreux” ou que le film n’abordait pas la crise libanaise (…???).
C’est vrai que cette atmosphère un peu lourde, cacophonique voire superficielle parfois, peut en déconcerter plus d’un. Pourtant, il m’a replongé dans des souvenirs, dans une “époque”, un vécu. J’ai d’autant plus apprécié qu’ici, à toulouse, je suis un peu “exilé” de cette ambiance chalheureuse et criarde
16 avril, 2008 à 9:40
on a trouvé notre amélie nothomb nationale
franchement ton article est super drôle émouvant
il resume bien le film
ce qui est cool c’est que tu ninfluences pas notre jugement tu nous laisses libre arbitre
la critique de into the wild est tout aussi touchante
16 avril, 2008 à 10:42
Salut Zei,
(J espere quand même que tu me réserveras une ptite touche d’ironie pour DAKAR!)
Je ne sais pas pourquoi je m’attendais à un léger sarcasme de ta part et j’ai été agréablement surpris…
J’attends avec impatience TON blog décalé et si tu veux te servir du miens pour nous faire partager tes écrits ou opinions ne te gêne surtout pas!
22 avril, 2008 à 10:44
Evanescens,
j’ai eu le provilège de voir le film et je dois dire que j’en ai eu les larmes aux yeux.
Les larmes aux yeux parce que cela a fait rejaillir en moi une multitude de souvenirs; pour faire bref, je citerais comme exemple les parties enragées de lecture de marc de café ou nos tantes adorées voyaient tout le temps de beaux fiancés se profiler à l’horizon ou des formes (robe,alliance) qu’elles seules arrivaient à distinguer!!!
Vous souvenez vous du sucre qui réveillait nos papilles et devant lesquels nous bavions quand nous étions enfants?
Combien de fois avons nous dit à nos mamans que nous allions travailler chez une amie pour notre contrôle de maths alors que nous allions retrouver notre pseudo amour de notre vie!!!
Enfin ce qui m’a fait monter les larmes aux yeux est la solidarité, l’entraide qui existe au sein de ce salon et qui contraste avec l’individualisme des sociétés actuelles.
Malheureusement, toutes ces émotions que j’ai pu ressentir ont été stoppées net et m’ont fait revenir à la réalité en entendant la phrase suivante: “Mais tu sais Allia, ca c’est pas Beyrouth; Beyrouth, ce sont les belles femmes, les beaux cafés, le luxe…”
AU SECOURRRRRRRSSSSSSSSSSSSSSSSSSS!!!!!!!!!